De l'actualité criante de certains textes du XVIIIe siècle... Le dictionnaire de Trévoux, ancêtre de Wikipédia ?

Publié le par Serein


En ce moment, je me mets doucement à l'édition sur Wikisource.

En fait, je suis partie dans une entreprise un peu folle : mettre en ligne le Dictionnaire de Trévoux, énorme dictionnaire du XVIIIe siècle, édité par les Jésuites. L'ami Pymouss m'a rejoint dernièrement, j'espère qu'à deux on va avancer un peu... mais il y a 8 tomes de 1000 pages chacun, à corriger page par page, mot par mot, l'OCR butant sur la typographie de l'époque.

Nous sommes arrivés au bout de la préface et des avertissements. Et dans cette préface, où les auteurs expliquent un peu les objectifs et les modalités de leur travail, se trouvent quelques phrases bien senties, où ils expliquent leur démarche, différente de celle du dictionnaire de l'Académie française de l'époque. Je vous laisse lire :

A l’égard de certains termes propres aux Arts & aux Sciences, il nous a paru qu’il ne suffisoit pas d’en donner une simple définition, comme dans nos Vocabulaires, presque toujours inintelligible à ceux qui n’ont aucune idée des objets qu’elle indique. Des définitions ne sont pas des notions. S’agit-il, par exemple, d’une machine, ou d’un instrument quelconque, on en fait une courte description ; on détaille même les parties dont il est composé ; ce qui fait mieux connoître l’usage auquel il est propre.

Dans les matières de Physique, de Botanique & autres Sciences, après la définition du mot, on en donne une explication encore plus ou moins détaillée, suivant la nature & l’importance de l’objet. C’est ainsi que sur le mot son, après la définition de la chose, on entre dans un détail instructif : on considère d’abord avec les Physiciens, la nature du son dans les corps sonores, puis dans le milieu qui le transmet, & dans l’organe qui en reçoit l’impression, on fait voir en quoi consiste le son. Après avoir expliqué la production du son, on en décrit la propagation, la réflexion, l’augmentation, la diminution ; & pour ne rien laisser à désirer sur une matière aussi curieuse, on expose sommairement les différens systêmes qui partagent les Physiciens. [p. x]


Donc, ce dictionnaire n'est pas qu'un recueil de définitions : il cherche aussi à expliquer les choses, en montrant également qu'il peut y avoir divergence entre les spécialistes.


Si l’on a eu tant d’exactitude à expliquer les différentes Sectes de Religions étrangères, on en a encore plus apporté sur ce qui regarde les Sectes particulières qui partagent la Religion Chrétienne, & les Hérésies diverses qui en sont sorties mais on n’a point perdu de vue la nature de l’ouvrage auquel on travailloit. On s’est contenté d’exposer les opinions sur lesquelles ces Héresies sont fondées, & cela d’une manière simple, sans sortir des bornes d’un Dictionnaire, où l’on ne doit toucher ces matières qu’autant qu’elles sont du ressort de la Grammaire, & que les termes qui leur sont particuliers, font partie de la langue. C’est aux Théologiens à réfuter les erreurs, & à établir les vérités sur lesquelles est appuyée la véritable Religion. [p. xi]


Ah tiens, ils ne font pas leur théologie propre, ils ne font qu'exposer les faits, laissant les théologiens dire où est la vérité ?


Reste l’Orthographe, sur laquelle il y a toujours bien de l’arbitraire. On a préféré celle qui est autorisée par l’usage. En fait d’Orthographe & de Langue, l’usage est seul législateur. Les signes qui représentent la parole étant purement conventionnels, cette convention ne peut être autorisée ni connue que par l’usage. [p. xi]


Hum... principe de moindre surprise, non ? Et primauté de l'usage sur l'académisme ?

On se croirait sur le bistro de Wikipédia, là...


On pourroit ajouter que le Public paroît pencher un peu plus du côté de ceux qui citent, que du côté de Ceux qui ne citent pas, moins peut-être par raison , que par une certaine malignité, & par un effet de cet orgueil si naturel à l’esprit humain, qui n’aime pas a être maîtrisé, ni qu’on lui impose des loix absolues sans lui en faire connoître les motifs & les raisons.

Cette espèce de soumission aveugle qu’il croit qu’on exige de lui, le choque & le révolte : il est, au contraire, flatté agréablement par la déférence & le ménagement que font paroître pour ses lumières ceux qui n’avancent rien, sans l’appuyer de preuves solides & de bons témoignages.

Il veut être instruit, mais il n’aime pas qu’on lui donne des leçons & il présume qu’on veut lui en donner, lorsque, sans citer, on semble lui prescrire d’autorité, qu’il faut parler de telle ou telle manière, ou qu’il ne faut pas se servir de telle ou telle expression. Ceux qui citent au contraire, semblent moins lui prescrire comment il faut parler, que lui apprendre comment ont parlé les plus célèbres Auteurs.

Il se figure que les premiers veulent lui imposer une espèce d’obligation & de nécessité de se rendre à leurs décisions ; & c’est ce qui lui déplaît. Il s’imagine, au contraire, que les seconds ne font que lui exposer les sentimens & l’usage des meilleurs Écrivains, en lui laissant la liberté de s’y conformer ; & c’est ce qui flatte son amour-propre. Enfin il regarde les uns comme des Juges suprêmes qui rendent des Arrêts, & qui veulent qu’on s’y soumette sans discussion ; au lieu qu’il considère les autres comme des amis éclairés, qui délibèrent, avec lui si l’on peut user de telle ou telle expression sur la foi & l’autorité de tels ou tels Auteurs qui s’en sont servis. Ce n’est point une loi qu’on lui impose ; c’est un avis qu’on lui propose ; c’est un conseil qu’on lui donne, auquel il se rend d’autant plus volontiers, qu’il semble le faire avec moins de contrainte. [p. ix]


Ou le sourçage comme manière de ménager son lecteur et de l'aider à apprendre mieux.


La suite donne des choses intéressantes également. La partie qui contient le privilège du roi (sorte d'autorisation de publication) expose aussi la manière dont est protégée l'œuvre, c'est en quelque sorte sa Licence. On y lit ceci :


Faisons défenses à tous Imprimeurs, Libraires, & autres personnes, de quelque qualité & condition qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance, comme aussi d'imprimer, ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni contrefaire ledit Ouvrage, ni d'en faire aucun extrait, sous quelque prétexte que ce puisse être, sans la permission expresse & par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de trois mille livres d'amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris , & l'autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, & de tous dépens, dommages & intérêts. [ici]


Je trouve intéressante la répartition de l'amende : 1/3 pour le roi (donc les caisses de l'État), 1/3 pour l'Hôtel-Dieu (donc les œuvres sociales) et 1/3 pour les ayant-droits. Notre société préoccupée par les problèmes sociaux serait sans doute intéressée par ce genre de vision, qui met la publication sous le signe du bien commun, dont la contrefaçon lèse non seulement les ayant-droits, mais aussi l'État, qui choisit de faire distribuer une part importante de l'amende pour les malades, les pauvres et les vieillards (population de l'Hôtel-Dieu).


On continue sur une notion de dépôt légal : 


qu'avant de l'exposer en vente , le manuscrit qui aura servi de copie à l'impression dudit Ouvrage, sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée, ès mains de notre très-cher & féal Chevalier, Chancelier Garde des Sceaux de France, le sieur De Maupeou ; qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle dudit sieur De Maupeou.  [ici]


Je trouve ces textes d'une criante actualité, et intéressants pour comprendre un peu d'où vient l'édition actuelle. Pour les motivations des auteurs du dictionnaire, je les trouve parfois proches de celles de Wikipédia : plus qu'un dictionnaire, mais pas d'opinions personnelles. Une œuvre collective, dans l'esprit des encyclopédistes du XVIIIe,  où les auteurs sont anonymes, qui s'attache à expliquer, en appuyant son discours sur les meilleurs auteurs. Qui cherche à donner la justesse des choses sans donner l'impression d'asséner une Vérité. Bref, ça me plaît. Et je pense que c'est à méditer pour nous, wikipédiens...


Pour la partie « légale », c'est généralement un passage que je saute à pieds joints quand je lis un ouvrage du XVIIIe. À tort. On peut y voir les prémices de l'organisation actuelle de l'édition, de ses droits, de ses usages. Le dépôt légal n'est véritablemlent institué en France que depuis la fin du XIXe siècle, et je ne pensais pas qu'il pouvait y avoir déjà des procédures de ce type au XVIIIe siècle.


Il n'y a qu'une chose qui m'inquiète, dans tout ça : je suis en train de me passionner pour un travail de Jésuites... j'ai peur que le fantôme de Jansenius vienne me titiller pour me punir... du coup j'importe en même temps sur Wikisource une prière de Pascal ;-)


Ah oui, et aussi : on a besoin de monde pour continuer cette belle œuvre...

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DocteurCosmos 06/07/2009 12:05

Concernant le dépot légal, il a bien été institué au seizième siècle comme Wikipédia le détaille (cf http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9p%C3%B4t_l%C3%A9gal_en_France).Une petite coquille : édtion pour édition, .

Serein 08/07/2009 08:46


Disons que je savais qu'il y avait des tentatives, mais dans mon esprit, le vrai dépôt légal (je veux dire, vraiment efficace), c'est fin XIXe. D'ailleurs apparemment ce dépôt légal première
moutûre n'était pas très efficace.

Merci pour la coquille, sinon :-)


Pierrot le Chroniqueur 06/07/2009 09:11

1/3 pour les bonnes oeuvres ... Ne pas le crier trop fort : la Fundation pourrait avoir l'idée saugrenue d'encaisser une quote-part de chaque cotisation de chaque chapitre local, de chaque dédommagement pour chaque procès gagné et tout et tout. Ceci dit, si ça pouvait permettre d'acheter des onduleurs et autres groupes électrogènes ...

Poulpy 06/07/2009 08:05

Un dictionnaire de jésuites ? Tout se perd, ma bonne dame... :)