Des différences nationales face à Wikipédia...

Publié le par Serein

Ce n'est pas une nouveauté : Wikipédia ne fait pas l'unanimité en France (c'est le moins que l'on puisse dire), et comme en France on a tendance à se prendre pour le nombril du monde, on est toujours surpris quand ça se passe différemment ailleurs.

En une semaine, deux nouvelles concernent Wikipédia. Deux initiatives face au projet, l'une française, l'autre allemande.

- en fin de semaine dernière, nous apprenions sur le bistro de wikipédia fr l'existence d'une charmante rubrique d'un magazine littéraire sur internet, appelé Wikigrill. En gros, il s'agit de critiques d'articles de Wikipédia faites par des "spécialistes" du sujet concerné. Il y en a eu quatre jusqu'à présent, sur Claude Lévi-Strauss, le paludisme, Colbert et Socrate.
Ne soyons pas naïfs : derrière cela, il y a à mon avis deux idées sous-jacentes : d'une part se faire un peu de pub (tirer sur Wikipédia, dans le monde des "intellectuels" français, c'est s'assurer d'une sympathie immédiate et se faire une réputation de sérieux à peu de frais). D'ailleurs l'objectif a été atteint : Pierre Assouline, dont on sait l'amour qu'il porte à Wikipédia, en a parlé immédiatement sur son blog, estimant que c'était une initiative salutaire puisque c'était une volonté de critiquer Wikipédia.
D'autre part, il y a l'évident sous-entendu  que Wikipédia, c'est nul, c'est écrit par des amateurs, ça ne vaut pas un vrai spécialiste, d'ailleurs on vous le prouve par ces wiki-grills. Argumentaire classique, on ne change pas une équipe qui gagne.


Oui... mais.
  • Mais si la critique de Colbert par Joël Cornette (pour parler de ce que je connais un peu) est fouillée et intelligente, celle sur Lévi-Strauss aussi, les autres (et notamment celle sur Socrate) me semblent très superficielles et ignorantes des principes de rédaction de Wikipédia.
  • La critique sur Colbert (encore elle) n'est pas si négative que cela, quand on considère que l'article est court, et écrit non pas par un rédacteur principal, mais par une multitude de petites contributions. Il n'est pas assez fouillé et ne prend pas en compte les dernières recherches sur le sujet, soit. Mais apparemment il ne comporte pas d'erreurs flagrantes. En gros, il nécessite d'être remis à jour et augmenté, mais c'est tout.
  • J'aimerais savoir si Olivier Postel-Vinay (responsable du site) est prêt à publier également des critiques positives.
Après consultation sur le Bistro, j'ai écris un petit mail à ce monsieur, dans un esprit apaisant (je pense) et proposant plus une entente que la guerre ouverte. Pour l'instant (une semaine après) je n'ai reçu aucune réponse. Est-ce qu'il ne daigne pas donner le moindre accusé de réception ? Est-ce humiliant de répondre à une wikipédienne ? Je n'en sais rien, peut-être que je me trompe, on verra.

En tous cas force est de constater qu'il n'est toujours pas question, chez nos intellectuels, d'avoir un regard un peu positif sur Wikipédia. La seule option valable semble être le regard extérieur et hautain, sans chercher à savoir véritablement comment fonctionne le projet, et en restant prudemment éloigné.

Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part ça m'énerve. Un peu comme si on évoluait dans deux mondes différents, et qu'un wikipédien serait forcément un amateur ignare, et l'intellectuel hostile à Wikipédia un protecteur des Lettres et de la Science, voire de la civilisation (oui je sais, j'exagère un peu ;-)


- À côté de ça, et pendant ce temps-là, le gouvernement fédéral allemand libère 100 000 images d'archives qui peuvent ainsi être importées sur Commons... (Darkoneko en parle sur son blog)
Et les États-Unis ont comme principe de mettre toutes les photos émanant de services fédéraux (FBI, NASA etc.) dans le domaine public, ce qui fait qu'on peut les réutiliser sans soucis pour illustrer des articles.

Il n'y a pas quelque chose qui cloche, là ? Je ne sais pas, mais j'ai du mal à imaginer le gouvernement français faire la même chose. Surtout avec l'opposition des intellectuels français à Wikipédia et la réticence générale envers tout ce qui est internet et contenu libre.

En fait, je crois même que le gouvernement serait capable, si l'idée saugrenue lui venait de libérer ses archives, de créer une usine à gaz spécifique pour cela, au lieu de profiter simplement de cette plateforme formidable qu'est Commons. Je suis presque prête à prendre les paris...

Pourtant, il me semble que les gouvernements allemands et américains ne sont pas des gouvernements de dangereux gauchistes révolutionnaires adversaires de la culture et prêt à donner les bijoux de famille à n'importe qui. Non. Simplement, je ne sais pas pourquoi, il semble qu'il n'y ait pas forcément, en dehors de notre Hexagone autoproclamé pays de la liberté, autant de réticences face à ... la liberté des contenus intellectuels et culturels.

J'aimerais vraiment me tromper, et voir bientôt des réactions plus ouvertes envers Wikipédia. D'ailleurs, dans mon petit monde janséniste, il n'y a pas du tout cette réticence envers Wikipédia, y compris chez les bibliothécaires. Mais ça n'est qu'un tout petit monde.

Actualisation du 07/12 au soir : j'ai reçu en fin d'après-midi un accusé de réception de la part d'Olivier Postel-Vinay avec le texte suivant : "Je vous remercie pour votre message concernant Wikigrill. Notre site ayant eu un retard à l'allumage, nous n'avons pas encore la fonction "commenter". mais celle-ci devrait être mise en place dans le courant de la semaine "
Rien sur le fond de mon message. Mais la possibilité de commenter m'intéresse bien...

Publié dans Coup de gueule

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DM 21/12/2008 11:24

Il me semble que, s'agissant d'un site qui sélectionne explicitement les commentaires publiés ou non, la responsabilité éditoriale peut être engagée.

DM 21/12/2008 07:19

@Serein: Si les commentaires ne sont pas "validés" avant mise en ligne, Booksmag n'est qu'un hébergeur et non un éditeur au sens de la LCEN. Aux termes de la LCEN, un hébergeur français est censé garder les coordonnées des fournisseurs des contenus qu'il hébergent, selon des modalités fixées par un décret qui n'est jamais sorti. Certains ne gardent que les adresses IP, d'autres demandent plus de coordonnées.Là où est l'illusion, c'est que ceux qui demandent des coordonnées personnelles aux auteurs de commentaires de blogs, d'articles de dictionnaires etc. ne les vérifient pas.

Serein 21/12/2008 11:10


Ah... merci pour l'explication, ça m'avait échappé. Mais les commentaires sont validés avant publication. C'est donc un éditeur ?

Je m'étais posée la question, en effet, d'un nom d'emprunt. Et puis finalement non...



Séverine Fiévet 14/12/2008 17:36

Bonjour Serein,Je suis responsable du site de Books. Comme vous l'avait annoncé Olivier Postel-Vinay, les commentaires sont maintenant opérationnels sur notre site. Je serais ravie qu'en tant que contributrice de Wikipédia, vous partagiez avec nous votre point de vue sur nos Wikigrills. Merci de vous intéresser à notre rubrique et de nourrir le débat de votre regard critique et peut etre à bientôt sur le site de Books,Séverine Fiévet, webmaster Booksmag.fr

Serein 14/12/2008 19:28


Merci beaucoup.

Je suis allée m'inscrire en effet, pour pouvoir commenter un peu. En revanche je ne comprends pas en quoi vous avez besoin de mon nom, de mon adresse postale, de mon numéro de téléphone etc pour
permettre les commentaires.

L'interface de commentaires étant assez sommaire, je pense que je continuerai tout de même ici à donner mon point de vue sur votre site, en vous invitant à venir discuter de ce que j'écris.

Très cordialement


Perce-Niais 14/12/2008 16:01

Pierrot le Chroniqueur a dit : "Tout simplement parce qu'en France, on a tendance à croire que le savoir est un chasse gardée par quelques 'phares' de la pensée."C'est le fameux mandarinat français (que certains font remonter à Malraux, mais je n'ai pas examiné la question).

Serein 14/12/2008 19:26


Oui, on peut faire le parrallèle avec le mandarinat. Ou bien avec le statut de l'intellectuel en France depuis Zola et son J'accuse.

C'est en tous cas quelque chose de fort dommage à mon sens.


Pierrot le Chroniqueur 09/12/2008 11:51

Tout simplement parce qu'en France, on a tendance à croire que le savoir est un chasse gardée par quelques "phares" de la pensée. A tel point que se prétendre professeur de philosophie (qui aime la sagesse) permet de se prétendre expert en tout. Tiens d'ailleurs, as-tu vu le dernier billet de David Monniaux ? Cela permettrait effectivement de savoir qui dit quoi et pourquoi.