Anarchie wikipédienne vs Bibliothèques ?

Publié le par Serein

Le post de David Monniaux de ce jour, consacré une fois de plus à ce monstre d'incompréhension qui se dresse entre Wikipédia et ses wikipédiens d'une part, et les acteurs institutionnels de la culture et du savoir de l'autre, m'incite à me pencher un peu dessus.

Ça n'est pas la première fois qu'on voit des responsables de grands monuments culturels (un jour la BNF avec J.N Jeanneney, cette fois-ci l'INA) pester contre internet en général et Wikipédia en particulier.

Ces grands défenseurs de la culture semblent persuadés qu'ils sont les seuls à savoir comment le peuple doit se cultiver, comme on doit lui présenter les choses, comment il peut avoir accès au savoir. L'anarchie apparente d'internet leur paraît s'opposer intrinsèquement à l'organisation du savoir qu'ils prônent et pratiquent dans leurs institutions.

Certes, rien de plus agréable que de fréquenter une bonne bibliothèque, où le savoir est méticuleusement rangé sur des étagères, où on va trouver ce qu'on cherche au bon endroit, et savoir d'emblée ce que l'on souhaite sur un sujet.

Mais... il y a un mais... l'organisation du savoir est porteuse d'idéologie, elle aussi. On reproche au monde d'internet de ne pas hiérarchiser les savoirs, de mettre sur le même plan toutes les idées, les fausses comme les vraies. Mais que penser d'une organisation culturelle qui fait des choix dans ses acquisitions, qui fait des choix dans ses présentations, et qui lorsqu'elle se doit de tout présenter (comme la BNF avec son dépôt légal) ne peut pointer la qualité de ses ouvrages* ?

Toute présentation sélective, de faits, d'ouvrages, d'idées, d'opinions, est porteuse de sens. Quand les acteurs de la culture demandent une hiérarchisation des savoirs, et reprochent à Wikipédia de ne pas le faire, ils réclament en fait qu'on se base sur leur hiérarchisation des savoirs. Au nom de quoi demandent-ils cela ? Qui leur a donné mandat pour décrêter comment on doit s'organiser ? Sur quelle référence se basent-ils pour considérer qu'ils ont le monopole de l'organisation raisonnée et raisonnable ?

Loin de moi l'idée qu'il faut laisser en pagaille les articles de Wikipédia, et vivre dans une anarchie du savoir qui ne donnerait rien de bon. À titre d'exemple, Larousse sur son site internet n'organise pas ses articles et ne propose qu'une catégorisation indigente et totalement inadaptée de ses articles. C'est absolument impossible de naviguer et de comparer des articles sur des sujets proches.

Mais l'organisation des articles sur Wikipédia, à laquelle on fait à mon avis trop peu attention, est porteuse d'un sens différent et d'une richesse de pensée à la fois novatrice, profondément logique et totalement en rupture avec les encyclopédies classiques et avec le classement type bibliothèque que prônent nos intellectuels : le principe des catégories qui s'ajoutent les unes aux autres permet une imbrication des articles dans plusieurs domaines de connaissances, permettant comparaison, navigation, découverte et richesse d'information sur la place de l'article au milieu de l'encyclopédie et de la connaissance en général.
Les portails sont le lieu par excellence de la hiérarchisation des articles. Ils ressemblent un peu à un catalogue raisonné de bibliothèque spécialisée. Ils sont inégaux parce que faits par les contributeurs, avec leurs qualités et leurs faiblesses, mais ils permettent de distinguer les sujets importants des sujets annexes, sans imposer cette hiérarchisation puisque la possibilité de modifier l'ordonnancement est toujours présente, et qu'il n'y a pas de limite théorique à la création de portail : tel sujet suffisamment bien traité pour disposer de sa propre organisation interne peut s'organiser ainsi.

Jean-Noël Jeanneney, lorsqu'il reprochait à Wikipédia de ne pas organiser les savoirs**, avait donc tort. S'il a comme ambition de devenir le gendarme du net, et d'imposer sa vision de la hiérarchie scientifique (au sens large), libre à lui. Mais il serait bon qu'il comprenne, ainsi que les autres responsables de grandes institutions, que le net en général, et Wikipédia en particulier, ont choisi un mode plus expérimental d'organisation, et que cela n'a pas à être jugé a priori comme étant d'une qualité inférieure.

Que Wikipédia ne soit pas parfaite et laisse passer nombre d'approximations et parfois d'erreurs monumentales, c'est un fait. Mais c'est un projet, une construction en cours de réalisation, pas un objet fini. C'est à mon sens une expérimentation unique et passionnante de la construction des savoirs, ou plutôt de la mise à disposition de tous d'une restitution collective des savoirs (puisqu'on n'invente pas les savoirs, on les présente seulement).

Et que cela gêne, soit. Mais qu'on discrédite systématiquement en parlant de vulgarité (beau lapsus si pour ces gens vulgarité est le synonyme de vulgarisation), non. Un peu de sérieux messieurs, à force ça en devient ridicule...

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* Voir le problème du catalogue de la BNF, toujours chez D.Monniaux.
** Sur Europe 1 face à une wikipédienne, le 3 juin dernier.

Publié dans Coup de gueule

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